Claire, une jeune Française originaire du Sud-Ouest, vit depuis trois ans au Québec, où elle travaille pour le réseau Equiterre, réseau des ASC, sorte d’AMAP locales, quoique bien plus anciennes. Avec un accent québécois qui ferait passer Félix Leclerc (ou Roch Voisine) pour un habitant du Loiret, elle nous expose le contexte agricole pour mieux nous donner à comprendre la nature du mouvement des ASC.
Le contexte agricole québécois
« L’agriculture québécoise est principalement une agriculture d’exportation. Les normes de production étant un peu plus sévères que dans les autres provinces du Canada, l’agriculture québécoise exporte des produits de qualité vers l’ensemble de la fédération et vers l’étranger », commence-t-elle. Le décor est posé, la suite est logique.
L’agriculture québécoise est par conséquent dominée par l’agriculture intensive fortement mécanisée, pratiquée sur des surfaces étendues. Il existe ainsi seulement un syndicat bénéficiant d’une reconnaissance forte de la part des autorités provinciales : pour avoir une carte de producteur, il faut d’ailleurs adhérer à l’UPA (Union des producteurs agricoles). Il existe bien un autre syndicat, membre de
La Via Campesina, qui rassemble les petits paysans. Cependant, celui-ci, l’Union paysanne, n’est pas reconnu officiellement, et l’adhésion à l’Union paysanne ne remplace pas l’adhésion à l’UPA, obligatoire. Du fait de cette
emprise d’un seul syndicat, et de la marginalité du mouvement paysan, il est difficile pour les entreprises agricoles s’écartant du modèle principal établi par l’UPA (petites et moyennes exploitations, production biologique, productions très diversifiées…), de se faire une place et de bénéficier des mêmes mesures de soutien que les entreprises traditionnelles.
Géographiquement, l’agriculture au Québec reste
concentrée autour des plaines bordant le fleuve Saint-Laurent. Ce sont exactement les mêmes terrains qui sont convoités pour satisfaire à la croissance des villes, et à la concentration urbaine très poussée (à titre d’exemple, Montréal compte près de 3 millions d’habitants sur les 7 millions de la belle province). Par conséquent, les liens entre monde urbain, marqué par l’étalement urbain, et monde rural, où domine la désertification et l’affaiblissement des offres de services, sont de plus en plus distendus.
Pour décrire l’atmosphère dans laquelle évolue le secteur agricole,
on parle parfois d’un « déni constant des agriculteurs au Québec ». On constate d’ailleurs peu de mobilisation au Canada sur les questions agricoles les plus difficiles, comme celle des Organismes génétiquement modifiés. Le climat général au Québec n’est par conséquent pas particulièrement propice au développement des ASC.
La structuration du réseau Equiterre
C’est dans ce contexte qu’Equiterre est né au moment du Sommet de la Terre de Rio, en 1992, de l’initiative d’un
groupe d’étudiants motivés pour mener des actions de protection de l’environnement. Leurs actions ont en fait porté d’abord sur la dimension agricole, avant qu’un élargissement ne s’opère vers d’autres secteurs.
Aux débuts d’Equiterre, seule une ferme était membre, c
elle de Cadet-Roussel, sur laquelle travaillait un paysan originaire de l’Ariège. Jean Roussel était un habitué de la biodynamie et du cahier des charges Demeter. Progressivement, d’autres fermes ont intégré le réseau. Le processus de sélection est le suivant : la ferme intéressée à intégrer le réseau soumet un questionnaire détaillé récapitulant sa formation, son expérience, ses compétences ainsi qu’un descriptif des ressources dont elle dispose pour son projet d’ASC (terre, machinerie, équipements divers, main d’œuvre…).
Une visite terrain est organisée dans le courant de l’été pour confronter les éléments du questionnaire avec la réalité. Elle est menée par l’un des salariés du réseau Equiterre, accompagné parfois d’un ingénieur agronome. L’ensemble des éléments recueillis à travers la visite et le questionnaire sont présentés au comité de suivi, composé de 12 représentants des fermes du réseau et d’un agronome externe à l’automne. En tant qu’organe décisionnel, le comité de suivi statue sur chacune des candidatures. La nouvelle ferme peut être admise sans réserve ou en s’engageant à respecter certaines conditions. En cas d’intégration, une démarche progrès est adoptée, avec la perspective d’une nouvelle visite de ferme tous les deux à 3 ans pour vérifier la mise en œuvre de cette démarche.
De plus, l’une des exigences à satisfaire pour pouvoir intégrer le réseau est la possession (ou l’obtention) de la certification biologique québécoise. De plus, les produits servant à compléter le panier doivent eux aussi être des produits certifiés bio venus du Québec.
Produits locaux signifie pour le réseau produits dans la province de Québec.
En effet, la production agricole au Québec se heurte naturellement aux
conditions climatiques: la saison agricole ne commence qu’exceptionnellement avant la fin mai, et ne s’étend pas au-delà de la fin octobre. Pour cette raison, une règle particulière a été mise en place au sein du réseau québécois :
durant l’été un minimum de 75% du contenu des parts (équivalentes aux paniers français) doit provenir de la ferme ; durant l’hiver, le minimum est fixé à 50%. Seules une dizaine de fermes en ASC proposent également des paniers d’hiver, qui sont livrés à fréquence réduite (deux fois par mois).
En 1996, un an après le projet pilote mené avec la ferme Cadet Roussel, 7 producteurs en faisaient partie. Durant la deuxième moitié des années 2000, le réseau a atteint le seuil des
100 paysans en ASC, et semble à présent se stabiliser à ce palier. Parallèlement, on observe une stagnation du nombre de parts, qui avaient atteint les 11.000 unités en 2007. Après les hivers, critiques pour l’agriculture au Québec, de 2008 et 2009, le nombre de parts en ASC sur l’ensemble du réseau est descendu à 9500.
Évolution du réseau 1996-2010
| Année |
Total fermes |
Total partenaires |
| 1996 |
7 |
250 |
| 1997 |
15 |
500 |
| 1998 |
27 |
1300 |
| 1999 |
32 |
1600 |
| 2000 |
46 |
2300 |
| 2001 |
56 |
3700 |
| 2002 |
60 |
4275 |
| 2003 |
78 |
4500 |
| 2004 |
83 |
6000 |
| 2005 |
97 |
7083 |
| 2006 |
107 |
8000 |
| 2007 |
109 |
8700 |
| 2008 |
114 |
10700 |
| 2009 |
115 |
10470 |
| 2010 |
103 |
9700 |
Au Québec, ceux qu’on appelle en France amapiens sont des partenaires. Ils adhèrent d’ailleurs en masse au réseau, qui affiche
un taux d’autofinancement de 87% ! Une partie de l’autofinancement est assurée par les adhésions : chaque producteur paie 175 dollars canadiens à Equiterre pour la saison, et chaque consommateur contribue à hauteur de 18 dollars par an. De plus, le réseau propose des activités d’animation et de formation, qui représentent 15% de ses ressources.
La confiance des partenaires est d’autant plus intéressante à souligner que
ce réseau a la particularité d’être dirigé par des paysans : l’organe décisionnaire est le comité de suivi, composé de
12 paysans représentant les fermes du réseau et d’un agronome externe, élus pour deux ans. Le comité de suivi est renouvelé par moitié chaque année. Ce sont tous les paysans du réseau qui élisent leurs pairs (une voix par ferme). La confiance règne, l’aspect réglementaire n’est pas central, les votes ont lieu à main levée. Dans tous les cas, ce sont les paysans qui prennent les décisions finales sur l’intégration ou l’exclusion des autres producteurs, tandis qu’en France, le mouvement amapien repose sur une tension fondatrice entre consommateurs et paysans.
Le modèle des ASC
Les ASC sont majoritairement constituées de groupes rassemblés par les producteurs. Ce sont eux qui, avec l’appui du réseau d’Équiterre, ont été pionniers dans le travail de sensibilisation à la question du soutien au producteur, à l’achat local et au bio. Equiterre s’est montré particulièrement présent dans l’animation du réseau autour de ces valeurs communes, véhiculées par des articles, des documentaires et des réunions d’information fréquentes.
L’autonomie reste l’élément-moteur du réseau :
c’est chaque ferme, avec son groupe, qui définit, lors d’une réunion d’échanges, les modalités et les degrés du partage des risques et bénéfices, qui est le cœur de l’engagement en ASC. Équiterre met à disposition un ensemble d’outils pédagogiques pour permettre aux groupes et aux producteurs de définir de la façon la plus éclairée possible leur engagement mutuel.
Chaque consommateur est lié à son producteur via un contrat. Les termes du contrat sont centrés sur la
notion de partage des risques et bénéfices liés à la météo. En adhérant à un projet d’ASC, le partenaire (traduire : consommateur) comprend qu’il peut avoir des paniers moins diversifiés ou parfois moins abondants que ce que la saison devrait normalement permettre.
Les inscriptions se font directement auprès du producteur. Équiterre diffuse toutes les coordonnées de chacune des fermes sur son site internet. Les partenaires paient à l’avance au printemps, soit en ligne, soit par chèque.
Selon les fermes, les paiements peuvent être échelonnés sur 2 ou 3 versements jusqu’à la première livraison.
Equiterre soutient chaque ferme qui en fait la demande à l’organisation et à l’animation des réunions d’information qui ont lieu au printemps. Équiterre aide ainsi la ferme à expliquer l’ASC aux futurs partenaires. Ces rencontres sont des moments clé pour établir le lien de confiance entre le producteur et le consommateur.
Substance du mouvement
Au Québec, le
concept d’agriculture paysanne n’est pas très répandu, mais
d’autres concepts le remplacent de manière plutôt avantageuse, comme, par exemple, celui de
« fermiers de famille ». Les motivations premières qui traversent le mouvement au Québec, ce sont d’abord la question de la santé ainsi que la
dimension locale, ou plutôt provinciale. Sont mis en avant
l’impact social des ASC, la création d’emplois et le maintien de campagnes vivantes. Cette dimension sociale est associée aux soucis écologiques, tels que la lutte contre le changement climatique, la pollution des sols et des cours d’eau et à la recherche d’une limitation des transports d’aliments.
Equiterre est étroitement associé au mouvement québécois pour l’agriculture biologique, puisque le réseau est reconnu officiellement comme un organisme promoteur d’agriculture biologique. S’il n’offre pas un accompagnement techniquement parlant, le réseau soutient la démarche des fermes en transition vers la bio dans le réseau. Il faut noter que les mécanismes de conversion à l’agriculture biologique sont similaires en France et au Québec. Dans les deux pays, le processus est de trois ans, avec trois étapes : étape 1 : démarche de pré-certification ; étape 2 : pré-certification ; étape 3 : le producteur est dûment certifié. La certification bio est délivrée par des contrôleurs privés, qui sont au nombre de six dans la Province, et qui donnent un label, suite à des inspections qui s’intéressent avant tout aux registres, et qui sont assez systématiques.
Du point de vue des pratiques agricoles, le réseau québécois
impose donc aux producteurs beaucoup plus de contraintes qu’en France, demandant clairement la certification biologique. En France, les AMAP promeuvent et défendent l’agriculture paysanne et une approche ouverte qui permette l’évolution progressive des pratiques des paysans. Mais, il est vrai que cela ne contribue pas à dissiper de réelles tensions en France sur la visée des AMAP (entre agriculture bio et paysanne).